Jean-Paul Riopelle

1923 - 2002

Actif représentant et parmi les plus en vue de l’abstraction lyrique à Paris, où ce mouvement se développe dès 1945 et s’impose à partir de la peinture informelle avec Wols, Hartung, Soulages, Schneider et Mathieu.

Dès l’enfance, manifestant un goût évident pour l’art, il prend des leçons particulières avec Henri Bisson, le professeur de dessin de son école dans le quartier Sainte-Marie. Il ne cessera de dessiner tout en continuant ses études. Ses premiers paysages figuratifs datent de 1938-1940 alors qu’il est étudiant à l’École polytechnique de Montréal. Tout l’œuvre futur de Riopelle est « marqué au sceau d’un continent où tout est vaste comme la mer : blés, neige, et surtout la forêt », écrit en 1956 Pierre Schneider (in L’Œil, juin). Entre 1943 et 1945, il suit les cours de l’École des beaux-arts de Montréal, expose au Salon officiel, mais surtout fréquente l’École du meuble, équivalente de l’École Boulle, où enseignait l’architecte Parisot, Maurice Gagnon et le peintre Paul-Émile Borduas, qui stimule les jeunes artistes québécois auxquels il révèle la pensée surréaliste. En 1945, Riopelle se heurte au refus de ses parents de le voir poursuivre une carrière artistique. Sans ressources, il va connaître pendant dix ans des conditions matérielles précaires. Avec ses camarades Mousseau, Barbeau, Leduc, Fauteux, il se retrouve dans un hangar où naît le futur groupe « automatiste », dont la première exposition à Montréal a lieu en 1947, avec Borduas.

S’embarque pour la France comme palefrenier à bord d’un cargo qui transporte des chevaux. À Paris, il visite le Louvre, les œuvres volées par Goering au musée du Luxembourg. « J’ai décidé que c’était en Île-de-France, là où la lumière est la plus belle, que je vivrais » a-t-il confié (in catalogue « Rétrospective », Paris, 1981). Après un bref retour au Canada, en passant par New York où il rencontre Hayter qui lui présente Miró et Lipchitz et découvre que d’autres peintres peignent et pensent comme lui, il revient à Paris et s’y installe. Il va travailler dans le grenier de l’hôtel Monsieur-le-Prince où avait habité Rimbault.

En 1947, Eva Philippe accueille dans sa galerie du Luxembourg le groupe Automatisme, exposition organisée par le poète Gérard Jarlot (auteur du Chat qui aboie), Fernand Leduc et Riopelle. André Lhote s’y rend. Le groupe n’aura qu’une brève existence (1946 à 1950). C’est dans ces lieux que Riopelle fait la connaissance de Mathieu qui organise peu après dans la galerie l’exposition « L’Imaginaire » réunissant Hartung, Atlan, Wols, Bryen, Arp, Riopelle, Leduc, Mathieu ainsi que Ubac, Vulliamy, Brauner, Solier, Picasso et Verroust. Jean-José Marchand écrit le texte de présentation. À cette époque se situe sa rencontre avec Pierre Loeb dont la galerie accueille les surréalistes. Il y fait la connaissance d’André Breton qui le soutiendra ainsi que celle de Pierre Mabille, Jean Arp, Robert Lebel, Patrick Waldberg et Antonin Artaud « qui vivait chez Loeb où j’allais tous les jours ».

Toujours en 1947, expose aux Surindépendants. L’année suivante il multiplie ses rencontres, celles d’Aimé Césaire, d’Hérold, de Picabia. Se lie d’amitié avec Georges Duthuit fort considéré par Breton. Gendre et défenseur de Matisse, poète, esthéticien, Duthuit est un des premiers à défendre de Staël, Bram Van Velde, Sam Francis et Riopelle qui rencontre chez lui Samuel Beckett. Août 1948, c’est la parution du manifeste Refus global rédigé par Borduas et qui officialise le groupe des Automatistes. Riopelle est cosignataire. Ce message de révolte tout en aspirant à une grande pureté propose de nouveaux modes de pensée. « Place à la magie. Place aux mystères objectifs. Place à l’amour », y lit-on. Pour Riopelle cette régénérescence passe par l’impulsion du geste apte à faire jaillir les forces primordiales de la nature. Débute au Salon de Mai auquel il participera régulièrement à partir de 1957.

1949, première exposition personnelle à la galerie Nina Dausset, rencontrée l’année précédente et dont le local est le rendez-vous des surréalistes : « Tout le monde venait à Saint-Germain-des-Prés à l’époque. Personne n’allait à Montparnasse, ça faisait 1930. » Le catalogue est signé André Breton, Élisa et Benjamin Péret. Riopelle a délaissé toute référence figurative en élaborant un langage lyrique et abstrait fondé sur la spontanéité du geste. Si comme pour Pollock la matière picturale est au centre du sujet, à l’inverse du peintre américain qui pratique le dripping, Riopelle entend dominer les pulsions de sa gestualité, dans son désir de transposer ses impressions du monde tangible par le biais de l’automatisme et de l’informel d’où la nature n’est jamais absente. « Les tableaux de la période 1949-1953 sont les péripéties de cette montée du jamais vu. Entr’aperçu d’abord à travers la résille distendue ou déchirée des écritures, ça s’élargit, se densifie, se rapproche, déborde enfin… les pigments, nombreux et non dilués s’abattent sur la toile en rafales et en accords qui ne relèvent d’aucun système chromatique connu » écrit Pierre Schneider dans sa préface à la rétrospective Riopelle au musée national d’Art moderne Paris en 1981. La couleur pure, appliquée directement du tube en touches empâtées ou travaillées au couteau, articulant des formes plus ou moins rectangulaires à la façon d’une mosaïque, évoque les espaces infinis de son pays natal. Époque de sa rencontre avec de Staël et de son amitié avec Serge Charchoune : « On était en marge à Paris comme on l’aurait été partout. Mais on avait des contacts avec des gens qui cherchaient eux aussi à exploser. Paris c’était la possibilité de survivre » (op. cit.). 1950, expose galerie Raymond Creuze.

Dès cette époque Riopelle est intégré dans le courant d’avant-garde de l’art informel. 1951, de nouveau invité par Mathieu dans un groupe international présenté galerie Nina Dausset, sous le titre « Véhémences confrontées » (Bryen, Capogrossi, de Kooning, Hartung, Pollock, Riopelle, Russel, Wols et Mathieu), qu’accompagne une affiche-manifeste de Mathieu. En novembre de la même année, Michel Tapié organise une exposition de six peintres (trois figuratifs et trois non figuratifs) sous le titre « Signifiants de l’informel » au Studio Paul Facchetti : Fautrier, Dubuffet, Michaux, Mathieu, Riopelle, Serpan. En juin 1952, Tapié réunit huit abstraits lyriques dans la même galerie : Bryen, Donati, Gillet, Philippe Martin, Mathieu, Pollock, Riopelle, Serpan, exposition aussitôt suivie par celle organisée à propos de la parution de son livre Un art autre où une œuvre de Riopelle est reproduite.

Toujours en 1952, expose des tableaux galerie Henriette Niepce pour accompagner les sculptures d’Isabelle Waldberg. Il bénéficie d’un premier atelier situé à Montmartre rue Duranteau, dans l’immeuble où avait été donnée pour la première fois l’œuvre de F. Poulenc Les Mamelles de Tirésias (1917). Des manifestations de ce groupe avant-gardiste s’organisent hors de nos frontières. 1953, « Opposing Forces » à l’Institut d’art contemporain de Londres (Sam Francis, Mathieu, Michaux, Ossorio, Pollock, Riopelle, Serpan) ; 1955, « Tendances actuelles » (troisième exposition) à la Kunsthalle de Berne qui entend montrer les personnalités les plus significatives de l’Abstraction lyrique, que l’on commence à confondre avec le tachisme : Bryen, Mathieu, Michaux, Riopelle, Wols. Riopelle participe également à des expositions plus éclatées réunissant tous les représentants de l’Abstraction libre : « Young Painters of the École de Paris », Édimbourg et Glasgow (1952), « Malerci in Paris Heute », Kunsthaus de Zurich (1952), « Younger European Painters », Guggenheim Museum de New York (1953) puis à travers les États-Unis en 1954.

En 1953, Riopelle expose à la galerie Pierre qui a organisé la manifestation avec la galerie Craven située en face. Pierre Loeb écrit le texte du catalogue dans lequel il évoque sa visite de l’atelier du peintre « éclaboussé de couleur […]. On voit devant la toile des rangées de pots de peinture […]. Ces couleurs mystérieusement mêlées dans une alchimie déroutante ou employées à l’état pur, vont devenir ciel, rocher, terre, sang, air, feuillage, cristaux ». À cette époque le marchand achète la totalité de son œuvre, puis s’en réserve la moitié. Voyage en Espagne qu’il traverse à motocyclette pendant plusieurs semaines.

À partir de 1954, Riopelle expose régulièrement à la Pierre Matisse Gallery de New York. 1954, à Paris, exposition galerie Rive Droite, préfacée par Georges Duthuit. Participe à la Biennale de Venise de 1954 où il représente le Canada et l’année suivante à la Biennale de São Paulo où il obtient une mention. Voyage aux États-Unis, amitié de F. Kline et rencontre de Pollock dont il n’a connu l’œuvre que vers 1949 à travers les photos de la revue Life. 1956, expositions particulières galerie Jacques Dubourg, qui devient son marchand après la mort de N. de Staël, catalogue préfacé par P. Schneider, et galerie Gimpel à Londres. 1958, exposition Kestner-Gesellschaft à Hanovre, préface de W. Schmalenbach. 1959, peintures 1949-1959 Arthur Tooth & Jons LTD, Londres. Puis en 1960 galerie Kléber, que dirige Jean Fournier, et galerie Dubourg (préface de Pierre Schneider), en 1964 galerie Jean Fournier « Au-delà du 120 » (formats gigantesques). À partir de 1966, Riopelle expose régulièrement à la galerie Maeght, Paris.

Sa renommée le fait participer à de nombreuses expositions de groupe en Europe, aux États-Unis, au Canada et au Japon. À Paris, figure à la galerie Creuze-Balzac en 1957 avec « 50 ans de peinture abstraite » pour la sortie du Dictionnaire de la peinture abstraite de Michel Seuphor qui parle à son propos d’« impressionnisme aérien ». Invité à « L’École de Paris », galerie Charpentier en 1956, 1957 et 1958. Prix de l’Unesco à la Biennale de Venise en 1962. Rétrospective au musée du Québec en 1967 (catalogue). Séjourne de plus en plus au Canada où il se construit un atelier à Sainte-Marguerite en 1974 qu’il partage avec un autre à Saint-Cyr-en-Arthies. A toujours pratiqué la sculpture mais doit attendre 1958 pour pouvoir couler ses bronzes. Les expose en 1962 pour la première fois à la galerie Dubourg. Il travaille la glaise et la cire avec la même impulsion que sa peinture.

Dans le domaine pictural il a su renouveler les supports, les techniques et les médiums. Il pratique en 1967 le collage-assemblage en utilisant des « déchets » de gravures. Délaissant une texture éclatée et dynamique où les couleurs mêlées étaient sous-tendues par des lignes directrices, il appréhende un nouveau langage ouvert au figuratif (série des Hiboux, 1970). Riopelle continue à exprimer un « paysage mental, résultat des rapports qu’il a pu avoir avec la réalité », explique-t-il. « Puisqu’il n’y a plus de symbolique acceptée par tout le monde, il faut un autre rapport. Pour moi, c’est le contact avec la nature. Or, le contact avec la nature, c’est la documentation… Faire acte de création, pour moi, le plus simple c’est de dessiner et de me documenter sur la nature » (op. cit.).

1981, « Peintures 1946-1977 ». Musée national d’Art moderne. Centre G. Pompidou, Paris. Catalogue, préface P. Schneider. Biographie, bibliographie. Rétrospective présentée au Québec et à Montréal (1982).

Musées : Paris, national d’Art moderne, Fondation Maeght, Saint-Paul-de-Vence, New York, Londres, Bâle, Cologne, Montréal, Québec.

  • Pierre Restany, « Riopelle ». Cimaise, août 1956.

  • Guy Robert, Riopelle ou la poétique du geste. Éditions de l’Homme Montréal 1970.

  • Pierre Schneider, Riopelle. Éditions Maeght 1972.


 

Extrait de « L’Ecole de Paris, 1945-1965 Dictionnaire des peintres »,
éditions Ides et Calendes, avec l’aimable autorisation de Lydia Harambourg
www.idesetcalendes.com