Jean-René Bazaine

1904-2001

Désigné en 1955 par un jury constitué de conservateurs et de critiques — parmi lesquels on relève les noms de Germain Bazin, Michel Florisoone, Pierre Courthion, Raymond Cogniat, Waldemar George… — comme l’un des dix maîtres de la jeune peinture contemporaine, dans l’enquête menée pour la revue Connaissances des arts, Bazaine marque de sa forte empreinte l’art de notre temps et son influence n’a pas été encore suffisamment appréciée. Au sein des vaines polémiques qui surgissent, dès la fin des hostilités, entre partisans et opposants de la figuration, Bazaine s’impose comme chef de file d’une nouvelle tendance désignée bientôt sous le terme de non-figuration « où s’inscrivent l’inquiétude, la joie, l’espoir, le désir » (Édouard Jaguer, in Juin, 1er octobre 1946). L’origine du mouvement remonte à 1941, lorsque se crée le groupe « Jeune France » (d’ailleurs dissous un an après). Bazaine est chargé de la section « Arts plastiques » et organise à la galerie Braun, rue Louis le Grand, la première exposition de peinture « d’avant-garde » de l’Occupation sous le titre rassurant « Vingt jeunes peintres de tradition française » qui réunit notamment Bissière, Bertholle, Manessier, Le Moal, Lapicque, Singier, Lautrec, Pignon, Fougeron… De cette époque datent de solides et inaltérables amitiés avec les peintres (expositions communes, galerie Louis Carré, 1942 à 1947, et galerie de France) et avec les poètes et écrivains Guillevic, Blanchot, Follain, Seghers, Arland et surtout André Frénaud et Jean Tardieu. Lorsque le groupe éclate en 1947, Bazaine poursuit seul son aventure picturale, poussant plus loin ses recherches amorcées vers 1940 et, délaissant la figuration par un détachement progressif des apparences, il évolue vers une « ré-création » du monde visible dans laquelle interviennent ses expériences personnelles intimement liées à la prégnance qu’exercent sur lui les éléments naturels. Peu d’œuvres comme la sienne reflètent avec une telle intensité cette identification de l’artiste avec la nature. Non à la façon des impressionnistes qui voulaient fixer une sensation fugitive, mais à partir de sa perception momentanée d’un sentiment. Bazaine retranscrit celle-ci en effectuant une synthèse formelle et émotionnelle dominée par la pensée. Il s’agit donc bien davantage d’une éthique où la vie du peintre s’immerge entièrement dans sa création. Abstrait, Bazaine ne l’a jamais été. Ce qu’il peint est l’aboutissement d’une émotion éprouvée devant la nature. Le contour d’un sujet n’est pas important, ce qui compte, ce sont les lignes de force et la lumière qui provoquent le dynamisme.

« L’art à toutes les époques a toujours été non figuratif […]. Le destin du monde ne se joue pas entre le “figuratif” et le “non-figuratif”, mais entre l’incarné et le non-incarné, ce qui est bien différent » (Bazaine, Notes sur la peinture). Dès 1945, André Frénaud pressent cet engagement lorsqu’il écrit : « [Le peintre] se proposera plutôt de rendre compte de ce qui l’a illuminé au-delà de l’apparence ; impressionisme à résonance métaphysique, moyen d’un sur-naturalisme. Cet accord aussitôt perdu et inoubliable, il s’agit pour le créateur de le retrouver. Bazaine sait que l’on reconquiert l’instant disparu non pas par l’habileté de la mémoire mais par les constructions de l’imagination, il importe non pas de décrire une vision qui fut, mais dans le langage propre de la peinture d’écrire un objet nouveau qui donne, par des moyens différents, l’équivalent d’une expérience inhabituelle » (« Jean Bazaine, peintre de la réalité », préface du catalogue de l’exposition « Bazaine, Estève, Lapicque », galerie Louis Carré, Paris, 1945).

Bazaine s’est longuement expliqué sur le devenir de la peinture. Chez lui, le peintre se double d’un pertinent analyste de l’art (rappelons que dès 1932, suite à sa rencontre avec E. Mouiller, il collabore à Esprit) et, lorsqu’en 1948 il publie Notes sur la peinture d’aujourd’hui (réédité aux Éditions du Seuil en 1953), c’est lui-même qui nous parle de « sa » peinture avec passion et lucidité. Son admiration pour Cézanne, pour Bonnard, son « maître » qui ne cessera de l’encourager, Matisse qui a su « retrouver l’essentiel par la violence, la passion de l’expression, appuyé sur un choix de couleurs et de formes élémentaires » — n’est-ce pas ce qui caractérise les toiles de Bazaine en 1950-1955 ? La leçon demandée à Uccello, à Van Eyck qui « pourrait bien représenter, dans tout l’histoire de la peinture, l’extrême pointe de l’abstraction ». Pour Bazaine, « la vraie sensibilité commence lorsque le peintre découvre que les remous de l’arbre et l’écorce de l’eau sont parents, jumeaux les pierres et son visage et que le monde se contractant ainsi peu à peu il voit se lever, sous cette pluie d’apparences, les grands signes essentiels qui sont à la fois sa vérité et celle de l’Univers » (op. cit.).

Son travail commence avec d’innombrables études faites sur nature. « Qu’est-ce que dessiner d’après nature sinon bouleverser notre propre forme, affronter à de nouvelles structures vivantes une structure qui tend à se figer, jeter dans ce réseau le réseau neuf d’un visage, d’une pierre, de branches mêlées ? Nous reconnaître en eux. Dessiner d’après nature, c’est simplement pour moi incorporer par la main, plus profondément que par la vue, ces rythmes, ces forces, ces structures — les faire miens » (op. cit.).

Depuis ses débuts en 1924, il remplit des carnets qui ne le quittent pas et dont les dessins, les aquarelles, celles-ci étant un des fondements essentiels de sa création depuis 1934, servent de point de départ à ses toiles. Plusieurs toiles sont toujours menées simultanément, et à l’inverse de l’œuvre dessiné et aquarellé, le temps dans leur élaboration est un facteur déterminant. « Il n’y a ni commencement ni fin dans la vie du tableau […]. Le temps de la peinture n’est pas celui de l’homme » (Bazaine, Exercice de la peinture, Éditions du Seuil, 1973.) Sur la genèse de sa peinture, Bazaine précise : « Je suis toujours parti […] de valeurs colorées s’entremêlant dans une complexité de plus en plus grande. Ces “taches” ne sont jamais gratuites : dès le début elles ont valeur d’espace, d’atmosphère, elles signifient quelque chose, elles ont une réalité… Ce qui évolue, c’est cette réalité, ou plutôt sa puissance d’évocation » (Bazaine, Éditions Maeght, 1953).

Saint-Guénolé, où il séjourne chaque année depuis 1936, lui fournit ses principaux thèmes d’inspiration : la mer, le vent, la terre, les éléments originels s’affrontant dans un combat permanent, comme le peintre se bat avec son art. Le mouvement du vent dans les branches, les vagues sont traduits par des lignes de force, dont la structure répond à un rythme intérieur. Et si ces points de départ que sont les pierres, la terre, les arbres, l’eau, mais aussi le vent et le ciel, le feu n’étaient que les prétextes pour tenter de renouer avec le sacré, « ce sacré qui inconsciemment nous hante, comment le retrouver, maintenant que l’homme vit seul, retiré en soi, et que cette tunique brûlante de la nature n’est plus, à ses pieds, qu’un confortable tapis » (Notes sur la peinture, op. cit.). « Nous avons perdu le soleil », dit Bazaine en reprenant la phrase de Lawrence, et en homme habité par la foi, c’est par le dialogue, la communion, l’échange qu’il faut espérer renouer avec l’univers, en plongeant « dans les profondeurs de l’intelligence primitive qui dort en nous ». Et l’art ne peut qu’être ce moyen d’y parvenir et permettre « ce besoin, plus ou moins inconscient, de se “retrouver”, de prendre conscience de son existence intime ou de sa puissance à travers ce qui en est le prolongement visible, d’objectiver son univers intérieur. L’art est un tempérament vu à travers la nature » (op. cit.).

Aujourd’hui « l’homme n’est plus perdu dans le “cosmos”, il est devenu le centre du monde, il en est aussi le résumé » (op. cit.).

C’est la respiration primitive qu’il nous faut retrouver. Dès 1937, il se consacre, parallèlement à sa peinture, à l’art du vitrail, technique qui ne cesse de le passionner et qu’il perfectionne. S’il fournit au maître verrier la maquette, il exécute le dessin des plombs grandeur nature et choisit, un à un, les ocres qu’il peint suivant le procédé médiéval de la « grisaille ». À partir de 1947, année de sa rencontre avec le père Couturier, il participe au renouveau de l’art sacré qui répond à ses conceptions artistiques et spirituelles, aux côtés de ses amis Manessier, Elvire Jan, Le Moal… 1943-1947 : trois vitraux pour l’église d’Assy (Haute-Savoie). 1951 : première mosaïque pour la façade de l’église d’Audincourt (Doubs). 1954 : deux vitraux en dalles de verre pour le baptistère de l’église d’Audincourt. 1958 : un vitrail pour l’église de Villeparisis et cinq pour le centre d’accueil des sans-logis à Noisy-le-Grand. En 1964, il entreprend la série des huit vitraux pour l’église Saint-Séverin à Paris (achevés en 1970). Dernièrement, il a participé à la commande collective de vitraux pour la cathédrale de Saint-Dié. Pour des édifices publics, il réalise en 1960 une mosaïque destinée au paquebot France, en 1963 une mosaïque pour la Maison de l’ORTF. Récemment, il vient d’achever deux œuvres monumentales : une fresque en mosaïque pour le Sénat à Paris (1987) et la mosaïque pour la voûte de la station de métro Cluny-Sorbonne à Paris (1988).

Une autre activité requiert son intérêt, celle de décorateur de théâtre. En 1951, décors et costumes pour la Comédie de Saint-Étienne, et en 1952, costumes pour le ballet de Janine Charrat Massacre des Amazones. À partir de 1967, il réalise des tapisseries. Depuis 1944, il illustre de multiples œuvres poétiques.

Après une licence de lettres, Bazaine étudie aux Beaux-Arts dans l’atelier de Landowsky, mais délaisse la sculpture et suit les cours de peinture à l’Académie Julian. Se lie avec Gromaire, Lhote et débute en 1930 chez Jeanne Castel avec Fautrier, Goerg. Depuis sa première exposition personnelle, galerie Van Leer à Paris en 1932, il expose régulièrement dans la capitale notamment à la galerie Maeght depuis 1949 : « Peinture de 1943 à 1949 », (« Derrière le miroir », textes de H. Maldiney et A. Frénaud), 1953, « Trente Peintres de 1950 à 1953 » (« Derrière le miroir », texte de M. Arland), 1957 (« Derrière le miroir », texte de A. Frénaud), expositions qui se poursuivent jusqu’à aujourd’hui.

À l’étranger, les pays nordiques ont toujours réservé à son œuvre le meilleur accueil, dès 1946-1947 où il expose aux côtés de Lapicque et d’Estève au Stedelijk Museum d’Amsterdam, puis à Copenhague et à Stockholm où il fait sa première exposition particulière galerie Blanche en 1950, puis une seconde en 1964.

De 1956 à 1958, il séjourne chaque été en Zélande qui lui inspire un album de dessins et d’aquarelles, Hollande, publié chez Maeght en 1962 avec des textes de J. Tardieu.

Ses premières rétrospectives ont lieu dès 1959 au Stedelijk Museum d’Amsterdam, au Stedelijk Abbemuseum à Eindhoven et à la Kunsthalle de Berne, suivies par celles de 1962 à la Kestner-Gesellschaft à Hanovre, au Kunsternes Hus à Oslo et au Kunsthaus à Zurich. Exposition d’aquarelles et de dessins à la galerie Bendor de Genève en 1958.

Il participe à de nombreuses expositions collectives : 1948-1952, Biennale de Venise, 1951 et 1953, première Biennale de São Paulo. Expose à plusieurs reprises à l’« International Exhibition of Painting » de Pittsburgh en 1950 (obtient une deuxième mention), 1955 et 1958.

En 1952, invité comme membre du jury par la Fondation Carnegie, il effectue son premier voyage aux États-Unis. Le gigantisme de ce pays influencera beaucoup son œuvre, de même que l’Espagne, où il séjourne en 1953-1954 et 1962.

Documenta à Kassel en 1955 et 1959.

Toutes ces expositions itinérantes révèlent la peinture française hors de ses frontières : citons en 1949 « La Nouvelle Peinture française » qui circule en Europe, au Canada et au Brésil, « Tendances actuelles de l’école de Paris » en 1952, Kunsthalle, Berne, « Younger European Painters », Fondation Guggenheim à New York en 1954. En 1961, voyage à Moscou pour l’Exposition d’art français. C’est l’occasion pour Bazaine de faire une conférence sur « La Peinture et le monde aujourd’hui » qui reçoit un vif succès en dépit de l’opposition des autorités. Il renouvelle l’expérience en 1962 à Bucarest et en 1966 à Prague.

À Paris, il participe au Salon de mai en 1949-1951 et 1952, et à « L’École de Paris », galerie Charpentier, de 1954 à 1957.

La galerie L. Carré l’accueille en 1965 pour une exposition « Peintures 1942-1947 ».

Le Musée national d’art moderne à Paris organise la même année une rétrospective (catalogue B. Dorival).

1964 : grand prix national des Arts.

Le monde de Bazaine est en perpétuel devenir. Il nous parle de nos racines, de ce qu’il y a de plus profondément enfoui en nous-mêmes. Un souffle a comme emporté, arraché, pourrait-on dire, la grille structurelle de lignes qui caractérisait ses toiles jusque vers 1955-1958 pour libérer la couleur, lui donner toute sa quintessence, la laisser respirer. Les touches colorées s’entremêlent alors avec violence, simulant des arabesques, d’ou jaillit la lumière. La richesse de sa palette aux harmonies nuancées si subtiles, si raffinées, a des résonances musicales, et a souvent privilégié le bleu et le rouge. Elle semble aujourd’hui retenir surtout le rouge, « la couleur la plus intense », et le rouge violacé. Un lyrisme fait tournoyer formes et couleurs à la façon des embruns qui balayent la grève où des vagues déchaînées ouvrent sur une profondeur de champ où tous les possibles sont permis. Bazaine nous restitue « le geste de la nature ».

Parmi les multiples expositions et rétrospectives :

1977, « Bazaine » musée des Beaux-Arts, Rouen. Catalogue.

1977-1978, « Œuvres récentes et tapisseries », musée de Metz. Catalogue.

1987, « Rétrospective Fondation Maeght », Saint-Paul. Catalogue.

1988, « Bazaine. Dessins 1931-1988 », Le Cateau-Cambrésis, musée Matisse. Catalogue.

1990, rétrospective, Grand Palais, Paris. Catalogue, biographie, bibliographie complète. Skira.

Récentes expositions chez Adrien Maeght, Paris : 1987 « Les Chants de l’aube ». Catalogue. 1988, « Œuvres anciennes ».

1991, « Œuvres récentes », galerie Carré et Cie, Paris. Catalogue.

Œuvres dans de nombreux musées français et étrangers.

  • Bazaine. Le temps de la peinture: réunion de « Notes sur la peinture d’aujourd’hui » et « Exercice de la peinture », avec quelques articles. Aubier, 1990.

  • Jean Tardieu, Jean-Claude Schneider et Viveca Bosson, Bazaine, monographie. Éditions Adrien Maeght, 1975.


Extrait de « L’Ecole de Paris, 1945-1965 Dictionnaire des peintres »,
éditions Ides et Calendes, avec l’aimable autorisation de Lydia Harambourg
www.idesetcalendes.com