Bram van Velde

1895 - 1981

D’une famille modeste, il est le second de quatre enfants dont trois se consacreront à l’art : son frère cadet Geer sera peintre et Jacoba, sa jeune sœur, écrivaine. Très jeune, il est attiré par la peinture et à douze ans il est apprenti, avec Geer, dans la firme Scharjk Kramers, peinture et décoration. Ayant remarqué ses dispositions — il peint des tableaux naturalistes —, son patron lui accorde une rente et l’invite à partir en Allemagne du Nord, à Worpswede, célèbre depuis 1890 pour sa colonie d’artistes expressionnistes. En novembre 1924, il arrive à Paris où il peut vivre grâce aux cent florins par mois que son mécène lui enverra pendant six ans. Son frère le rejoint en 1925.

En 1926, il montre son travail à André Lhote, directeur de l’Académie Notre-Dame-des-Champs, qui l’encourage. Il tente alors, par l’intermédiaire de son amie allemande Sophie-Caroline Klöker, dite Lilly, également peintre, d’exposer en Allemagne et lui confie douze tableaux, sans succès. En 1927, il parvient à exposer à Brême et à Berlin. La même année les deux frères sont admis à adhérer aux Artistes indépendants à Paris. Bram peint des fleurs et des paysages influencés par un fauvisme qu’il tente d’endiguer. En 1930, il découvre le monde méditerranéen en séjournant sur la côte et en Corse, mais il doit rentrer, n’ayant plus le soutien financier d’Eduard H. Kramers dont l’entreprise est touchée par la crise économique.

Paul Fierens remarque ses envois aux Indépendants en 1931. Deux ans plus tard, il publie L’Art hollandais contemporain où il commente la peinture des deux frères. En 1932, Bram et Lilly, sans ressources, s’installent à Majorque où la vie est bon marché. Il en est chassé en 1936 par la guerre civile durant laquelle sa compagne meurt. À Paris, il s’installe chez Geer qui lui présente Marthe Arnaud-Kuntz, une amie de Samuel Beckett, auteure de Manière de blanc, et qui devient sa compagne.

Ensemble ils partagent une misère de plus en plus éprouvante. Alors qu’ils sont à Bayonne, Bram est interpellé. Son permis de séjour n’ayant pas été renouvelé, il est incarcéré durant quatre semaines. Il y réalise une série de dessins dite Carnet de Bayonne. À son retour il s’installe à Montrouge. Entre 1940 et 1944, il vit dans un dénuement tel qu’il cesse de peindre. Samuel Beckett sera son unique soutien moral pendant cette période.

Édouard Loeb, rencontré en 1945, lui fait connaître Marcel Michaud, qui inaugure le 21 mars 1946 la galerie Mai qu’il vient d’ouvrir 12, rue Bonaparte, avec une exposition de vingt-cinq toiles et gouaches, soit la presque totalité de l’œuvre de Bram Van Velde. Il a cinquante ans. L’invitation est rédigée par Édouard Loeb. Samuel Beckett publie un texte dans les Cahiers d’art (1945-1946), « La peinture des Van Velde ou le monde et le pantalon » : « Sur la route qui sépare l’abstraction du réel, un solitaire, Bram Van Velde, titube dans son vertige » (réédition Éditions de Minuit, 1989). Pour l’écrivain, Bram apparaît comme le seul peintre pouvant affronter les angoisses inhérentes à notre époque, sans se laisser pervertir par ce qui n’est pas la tradition de l’art moderne. L’exposition est un échec commercial. Enthousiaste, Aimé Maeght lui signe un contrat et lui organisera deux expositions. La première en juin 1948 (neuf peintures), conjointement avec Geer, textes de Samuel Beckett, « Peintres de l’empêchement », repris dans le texte par la formule « est peint ce qui empêche de peindre ». Et plus loin, dans l’analyse qu’il fait de la genèse d’une toile, pointe ce que poursuivent les Van Velde, à savoir le deuil de l’objet, entrepris avant eux par Kandinsky, Bonnard et Matisse. Il parle d’un « dévoilement sans fin, voile derrière voile, plan sur plan de transparences imparfaites, un dévoilement vers l’indévoilable, le rien, la chose à nouveau. Et l’ensevelissement dans l’unique, dans un lieu d’impénétrable proximité, cellule peinte sur la pierre de la cellule, art d’incarcération ». Jacques Kober : « Autant parler du silence ». Propos de Bram Van Velde, Paroles (Derrière le miroir, n° 11-12).

Après l’échec des deux expositions chez Maeght et Kootz, Bram se retire dans le petit village de By en forêt de Fontainebleau. Pierre Schneider lui rend visite, ainsi que Georges Duthuit. Ce dernier, qui a repris en 1948 la revue Transition, dont le comité de rédaction compte Georges Bataille, René Char, Douglas Cooper, Max-Pol Fouchet, Jean-Paul Sartre, publie dans le numéro 40 un dialogue (imaginé) Beckett/Duthuit sur la peinture de Bram et deux autres dialogues consacrés à Masson et Tal Coat.

La seconde exposition chez Maeght a lieu en 1952, elle est accompagnée d’un texte de Georges Duthuit, « Bram Van Velde ou aux Colonnes d’Hercule », qui termine : « L’œuvre de Bram Van Velde nous apporte le spectacle de cet engloutissement et tout ce qu’il peut comporter de réponse. Son art est “abîmé”, nous meurtrit dans la mesure où lui-même est meurtri » (Derrière le miroir, n° 43). Le jour du vernissage, seuls Beckett, le comédien Roger Blin qui prépare Godot, Tal Coat et Giacometti sont présents. Dans la presse paraissent deux articles : ceux de A. Chastel dans Le Monde (22 février) et G. Duthuit dans les Cahiers d’art, 1952, n° 1, juillet « Maille à partir avec Bram Van Velde ».

Dès 1948 ses œuvres étaient présentées à New York, galerie Kootz, conséquence d’une politique d’échanges avec A. Maeght qui expose en retour des artistes américains (dont Gottlieb et Motherwell). Beckett donne une traduction de son texte (cité ci-dessus) dont le titre devient The New Object.

Fin 1952, c’est la rupture avec la galerie Maeght consécutive à un nouvel échec commercial. La galerie conserve le stock. Ses toiles en quantité infime ne lui permettent pas d’exposer. Bram a cinquante-sept ans et se retrouve seul. En 1953 paraît le premier bilan de l’œuvre — 1937-1953 — dans un cahier spécial au Soleil noir réalisé par G. Duthuit qui souligne la dimension tragique de la peinture de Bram. Pour s’évader un peu, Bram entreprend à l’automne 1953 un voyage en Italie (Venise). Il est accompagné de Jacques Putman et de sa femme Françoise Porte qui lui ont été présentés par son frère Geer en 1949. À la recherche d’un « lieu qui puisse le solliciter », il s’installe pour quelques mois en Bourgogne où il réalise de grandes gouaches. C’est à partir de cette époque que Jacques Putman et Michel Guy, qui vient d’être présenté par ce dernier au peintre, soutiendront financièrement Bram par une rente mensuelle.

De retour en 1955, Bram installe son atelier boulevard de la Gare à Paris, dans un local acheté par S. Beckett, G. Duthuit et Françoise Porte. Il sera repris plus tard par Asger Jorn. L’homme est raffiné, toujours impeccable et peint en costume. Dans un entretien avec Claire Stoullig, Françoise Porte nous dit que l’artiste ne reprenait jamais son travail. Il utilisait des pinceaux japonais soigneusement entretenus (in catalogue rétrospective Centre G. Pompidou, 1989). Exposition galerie Michel Warren, où sont exposés sept tableaux, ceux peints dans l’année par Bram. Un article élogieux de Léon Degand paraît dans Aujourd’hui, art et architecture : « Bram Van Velde poursuit, sous une apparente anarchie des formes, l’expression d’une logique picturale des plus émouvantes, parle de “splendeur sauvage” et de la grande somptuosité, tant chromatique que formelle […], effet de la plus stricte précision du langage » (n° 3, mai-juin 1955).

Dans son livre L’Art abstrait qui paraît en 1956 (Albin Michel), Marcel Brion voit le peintre comme un « romantique pur ». En mai 1957, Michel Warrren présente une seconde exposition. Sur le carton d’invitation, la reprise du dialogue Beckett/Duthuit de l’avis de l’écrivain ne peut que desservir Bram. Aucun commentaire d’importance en dehors de Léon Degand qui voit dans les œuvres récentes « les luttes intérieures qui déterminent l’étrange vitalité de ses compositions » (in Aujourd’hui, art et architecture, n° 13, juin 1957). Bram offre à Beckett sa première lithographie réalisée chez Mourlot. 1958, première rétrospective de l’œuvre de Bram Van Velde à la Kunsthalle de Berne. Catalogue de Franz Meyer. Ses amis Samuel Beckett, Michel Leiris, Michel Guy, Andrée et Jacques Putman, Pierre Alechinsky, G. Duthuit sont là, ainsi que Jean Messagier qui organise à cette occasion une grande fête dans son moulin en Franche-Comté. De retour à Paris, le climat politique instable avec les attentats de l’OAS l’en éloigne aussitôt. Il se réfugie dans un petit village déserté de Provence, Fox-Amphoux, avec pour conséquence une plus grande luminosité.

À l’automne 1959 il s’installe en Normandie, à Tardais, où il prépare sa rétrospective au Stedelijk Museum d’Amsterdam, catalogue avec des textes de S. Beckett et Jacques Putman. Il apprend la mort de Marthe renversée par une auto à Paris. En 1960 il séjourne à Genève où Vivette Krugier l’a invité. Il fait la connaissance de sa sœur Madeleine Spierer qui deviendra sa compagne. À Paris il s’installe à Belleville avec J. Putman dans une maison prêtée par P. Alechinsky.

1961, exposition à Turin, galerie Notizie, préfacée par Caria Lonzi. Gouaches de Provence et série plus ancienne. À l’automne suivant, rétrospective à la galerie Knoedler de Paris. Le catalogue reprend des textes anciens publiés aux côtés de ceux plus récents de Pierre Alechinsky, Christian Dotremont, Pierre Schneider, Jean Leymarie pour lequel l’œuvre de Bram est « l’impossibilité de vivre, de peindre, la plongée à corps perdu vers l’abîme d’où néanmoins il remonte, entouré d’une lumière arrachée à la vie, à la mort ».

En 1962, il s’installe dans l’ancien atelier de Penalba rue Gît-le-Cœur. Trois manifestations marquent cette année : rétrospective galleria dell’Obelisco, Rome, catalogue préfaces d’Umbro Apollonio et Xavier Fourcade. Rétrospective de trente-deux tableaux dont une gouache, propriété de S. Beckett, à la galerie Knoedler de New York, où Bram se rend pour la première fois accompagné de J. Putman et de P. Alechinsky. Peu de retentissement. En octobre, Jean Krugier inaugure sa galerie à Genève avec une exposition de quarante toiles de Bram, et publie une revue-catalogue « Suites » dans l’esprit de Derrière le miroir, avec des lithographies. 1964, exposition de vingt-deux œuvres récentes galerie Knoedler, présentée ensuite dans des musées, dont ceux de Minneapolis, San Francisco. Catalogue. Second voyage pour Bram avec ses amis Putman et Alechinsky. Rencontre de Kooning. 1965, nouvel atelier au 29, boulevard Edgar-Quinet prêté par l’architecte de l’immeuble, Marc Le Caisne. Mais il choisit de vivre à Genève chez Madeleine Spierer-Levy, tout en revenant régulièrement à Paris. L’été 1965, il séjourne à Bougival chez Alechinsky qui l’initie à la peinture acrylique et à l’encre. Après cette expérience, il revient à la gouache. Rétrospective de trente-quatre tableaux de 1924 à 1965 au Wallraf-Richartz Museum de Cologne. Catalogue.

De nouveau à Paris et sans atelier, Michel Guy lui prête un local à Ivry. Les expositions se succèdent. Il lui faut attendre l’âge de soixante-quinze ans pour connaître la notoriété officielle avec la rétrospective au musée national d’Art moderne de Paris. Catalogue.

Bram Van Velde a participé à peu d’expositions de groupe. En France nous citerons en 1958 « L’art hollandais depuis Van Gogh », musée national d’Art moderne, Paris. Salon de mai de 1956 à 1970.

Pour J. Putman, Bram Van Velde ne peut pas être considéré comme un des chefs de file de l’informel, car il « vise à restituer la forme de l’informe, la forme de notre vie qui n’a pas de forme, et ne donne nullement un équivalent informe de l’informe » (in Le Musée de Poche, 1958).

Toute sa vie a été tournée vers son art, dans une absolue indépendance, sans jamais rien posséder. Pour Bram, « peindre c’est vivre. En peignant je repousse le monde qui empêche la vie et on risque constamment d’être écrasé », a-t-il confié à Charles Juliet (in Rencontres, Fata Morgana, Paris, 1978). Il peint des formes flexibles, qui s’infléchiront en A ou en V, retenant à peine un éclatement coloré. Dans un espace imposé par le format du papier ou de la toile, il laisse courir en apparence des forces contradictoires entraînant des réactions optiques. Au rythme des formes répond un apparent désordre que viennent rectifier des cernes noirs. Tout s’ordonne et se défait sous nos yeux. À la fin de sa vie, il n’emploiera plus que trois couleurs : le noir, le mauve et le rouge, jouant sur des effets de transparence.

1989, rétrospective Bram Van Velde. Musée national d’Art moderne, Centre G. Pompidou, Paris. Catalogue, textes et préfaces anciens. Biographie, bibliographie complètes.

Son œuvre, qui comptabilise environ deux cents numéros, est conservé en grande partie dans des collections particulières.

Musées : national d’Art moderne de Paris, Saint-Étienne, Fondation Maeght, Saint-Paul-de-Vence, Genève, Pittsburgh, Bilbao, Humlebæk.

  • Samuel Beckett, Georges Duthuit, Jacques Putman, Bram Van Velde. Le Musée de Poche. Éditions G. Fall 1958.

  • Ouvrage collectif, Celui qui ne peut se servir des mots, hommage à Bram Van Velde. Fata Morgana, Montpellier 1975.

  • Rainer Michael Mason, Jacques Putman, Les Lithographies Bram Van Velde. 1923-1973. Yves Rivière, Paris 1973.

  • Jacques Putman, Catalogue raisonné de l’œuvre peint 1907-1960. Guy Le Prat, Paris 1961.


Extrait de « L’Ecole de Paris, 1945-1965 Dictionnaire des peintres »,
éditions Ides et Calendes, avec l’aimable autorisation de Lydia Harambourg
www.idesetcalendes.com