Corneille

1922 - 2010

C’est en 1950 que Corneille s’installe à Paris.

Il a exposé l’année précédente dans la capitale où le public découvre ses œuvres à la galerie Colette Allendy aux côtés de celles d’Appel et de Constant, cofondateurs avec lui des groupes « Expérimental » et « Réflexe » qui préludaient au groupe « Cobra » auquel s’adjoignirent Alechinsky, Dotremont et Jorn (1948). La galerie Colette Allendy est alors un lieu privilégié où vétérans de l’art d’avant-garde et jeunes peintres pouvaient se rencontrer. Ainsi Corneille y voit-il les deux dernières expositions Picabia en 1951 et 1952. Il y fait la connaissance de Wols, puis celles d’Yves Klein, d’Atlan, de Bryen, de Doucet, d’O. Gauthier, de Jacques Audibert. Déjà sa peinture est le reflet d’un univers très personnel. Ayant étudié le dessin à l’Académie des beaux-arts d’Amsterdam, il s’initie seul à la peinture. Un séjour à Budapest en 1947 lui montre une nature mutilée après le conflit mondial. Le thème des éléments organiques, sauvages, apparaît et donne naissance à la série des Jardins qu’il expose à l’Europa Iskola. Autre révélation déterminante, la découverte de l’œuvre de Paul Klee. Cette approche se complète très vite par l’étude de Picasso, Kandinsky, se nourrit des lectures de Baudelaire, Lautréamont, Breton, Éluard qui confirment ses intuitions que tout donne naissance à tout. Dès 1948, ses voyages en Afrique du Nord lui font vivre charnellement son accord avec le cosmos : le Sud tunisien en 1949 lui révèle la couleur, constante, de son œuvre, en 1952, il séjourne au Hoggar à la recherche d’Antinéa, puis en 1956-1957 l’Afrique centrale lui permet d’appréhender les mythes, les croyances et les rites étroitement liés aux signes. Suivent les voyages en Amérique du Sud en 1958, au Brésil, à Cuba entre 1962 et 1966, autant de sources nourricières pour son œuvre qui ne présente aucune équivalence dans le Paris artistique des années 1950-1960. Nous n’évoquerons pas le Corneille « Cobra » mais le Corneille qui, sans jamais renier ce qui fut une aventure fondée sur le partage des idées, des engagements esthétiques et de l’amitié vécue dans l’atelier collectif de la rue Sauteuil, y a puisé une énergie et un désir de création qui le révélèrent à lui-même. Au cours des années, il se constitue un vocabulaire thématique spécifique où dominent les forces primordiales : les astres, les nuages, la mer, la construction de la terre. Ainsi la forme circulaire, tête ou soleil — source de lumière, de vie, sang et sève — qui se démultiplie et engendre le mouvement. C’est l’éclatement des formes qui donne naissance à un réseau de lignes enchevêtrées et suggère le labyrinthe, l’univers d’après le chaos, d’après l’âge d’or où l’homme affronte les conflits, dépeint par Jean-Clarence Lambert comme « le décor naturel, le paysage, n’est plus ce sein maternel où l’homme trouve le bonheur, la facilité paradisiaque. Il est le grand silence qui ne répond que par l’écho de cette voix qui l’interroge » (in Corneille, Musée de Poche). Ordonné ou chaotique, c’est toujours un paysage que Corneille tente d’apprivoiser : l’armature de la ville, les paysages ruraux des années 1950, animés de petits personnages imaginaires et grotesques qui n’apparaîtront que vers 1970, paysages lunaires et minéraux de désert à partir de 1952, avec les fossiles, les pierres, les rochers blancs qui s’organisent autour d’une structure organique élémentaire : la cellule. Celle-ci, dont la multiplication en cercles concentriques souligne assez la vigueur qui préside à l’ensemble (La Forêt des pierres), constitue un autre leitmotiv. Autre permanence : les minéraux remplis de graines, souvenir également du Hoggar, rappellent encore ce désir d’ordre qui habite l’artiste et que l’Espagne lui confirmera en 1953 (séjour à Majorque où il retourne en 1961, année où il commence à peindre en étendant ses toiles par terre, puis de 1962 à 1966 quand il passe cinq étés à Cadaqués et réalise une série de gouaches : celles-ci seront présentées lors d’expositions particulières en 1962, galerie Mathias Fels à Paris, avec des textes d’Hubert Juin, Jean-Clarence Lambert, Jean-Jacques Lévêque, Lasse Söderberg, et en 1964 dans la même galerie). Il faut noter la dualité permanente dans l’art de Corneille autour des années 1960, de cette recherche de construction rigoureuse, disciplinée, contrebalancée par une spontanéité, une ivresse formelle et colorée qui plonge dans l’anarchie végétale provoquée par l’action des pluies, l’abondance des graines fécondantes, la prodigalité des semences. Chez lui, la couleur est jubilatoire. Les titres des toiles — qui sont à eux seuls des petits poèmes — en disent assez sur ce qui constitue l’inspiration toujours liée à une vision précise qui a ému le peintre. Captateur de la matière, on assiste à une métamorphose de ce qui nous entoure : « Une vue d’ensemble de l’œuvre de Corneille la révèle comme une ode continue et dionysiaque de la luxuriance de la nature… Tout est ici chaos en mouvement, mais les éléments de ce chaos s’associent néanmoins en un rapport cosmique. C’est à un monde en devenir où les choses ne sont pas encore muées en objets que s’attache l’artiste » (F. T. Gribling, Corneille et l’opulente monotonie, Meulenhoff, Amsterdam, 1972, col. « Art et Architecture aux Pays-Bas »).

Corneille présente sa première exposition particulière à Paris chez Collette Allendy en 1953 et la seconde l’année suivante — sur le désert et le régime minéral — accompagnée d’un texte de Charles Estienne : « D’un style de germination » où il écrit... « un style pictural à hauteur d’oreille humaine ».

Suivent les expositions de 1956 à la galerie Craven, avec un texte de Sandberg, « La peinture de Corneille », de 1959 à la galerie Le Gendre, de 1961 à la galerie Ariel, avec un texte de Jean-Louis Ferrier : « Pour lui, comme pour nous, le monde ne s’étale plus seulement là, sous nos yeux, mais il s’est infiltré en nous comme nous nous sommes insinués en lui… Notre relation au réel sur le registre entier des croisements, des glissements, des métamorphoses, des mutations… Corneille, pour sa part, se “déjette” du côté du monde ; il l’affronte, il l’enclot, il l’entraîne à sa suite. De même que Cézanne, il cherche, dans le paysage, les “assises géologiques”, mais selon un mouvement inverse. L’archétype, le définitif, il le crée de toutes pièces, il le porte en lui ; il fait de son moi un lieu objectif. »

1963, galerie Creuzevault, texte d’André Pieyre de Mandiargues ; « Six propositions pour un spectacle de la nature », galerie Point Cardinal, Paris.

Nombreuses expositions à l’étranger (Pays-Bas, Londres, Bruxelles, Stockholm, New York).

Il participe à de multiples expositions de groupe parmi lesquelles : 1950, « Les Mains éblouies », galerie Maeght, Paris ; « Tendances », galerie Colette Allendy ; 1953, deuxième Salon d’octobre, galerie Craven, galerie avec laquelle il passe un contrat. 1955, « Trente peintres de la nouvelle école de Paris », galerie Craven ; « Paroles visibles », galerie La Roue ; « Alice in Wonderland », galerie Kléber, préface Charles Estienne. 1956, « Dix jeunes peintres de l’école de Paris », galerie de France ; « Présence du bleu », galerie La Roue ; « Divergences 4 », galerie Arnaud. 1957, « Expression et non-figuration », galerie Le Gendre ; « Divergences 5 », festival de l’Art d’avant-garde, cité Radieuse, Nantes, et galerie Arnaud, aussi à Berlin. 1959, « Peintres du dépaysage », galerie La Roue. 1961 « Wols, Corneille », galerie Mathias Fels. 1964, « Quinze peintres de ma génération », galerie Ariel ; « Signes », galerie La Roue. Il est invité au Salon de mai très régulièrement depuis 1951, il est membre du comité ; aux Réalités Nouvelles en 1956, 1957, 1958, 1959 avec Songes des pierres, et en 1960 avec Jardin propice à l’oiseau ; au Salon Comparaisons en 1958, 1959. Salon Grands et Jeunes d’aujourd’hui en 1964. Figure à la Biennale de Paris de 1957, à l’« École de Paris », galerie Charpentier, en 1961 et 1963. À l’étranger : 1953 et 1959, Biennale de São Paulo. 1954, Biennale de Venise, parmi d’autres.

Dès 1953, Corneille pratique la gravure qu’il étudie auprès de Hayter, ainsi que la céramique chez Mazzoti à Abbisole-Mare en 1954-1955, lorsqu’il retrouve Jorn, Baj.

Laissons Corneille parler de sa peinture : « Mes thèmes sont dans la pâte, la couleur, naissant des lignes, des entrelacs, des enchevêtrements, des taches… Pour moi, l’oiseau raconte sa propre trajectoire, il est mouvement ou œil, enregistrant d’autres trajectoires… Les sujets s’interpénètrent, se confondent, formant un tout remuant, criant ou armé d’un terrible silence… La peinture n’est plus la femme vue de dos, ou de face, l’odalisque nue, habilement reconstruite à l’aide de cubes, de carrés ou de taches, mais une femme vue par l’oiseau, pensée par la pierre, s’inscrivant sur un lac, finement écrite dans le ciel, le sable, l’oiseau… » (entretien avec Charles Estienne et José Pierre in Medium, 1955).

1966, « Corneille », Stedelijk Museum Amsterdam. Catalogue. Texte Max Loreau : « Corneille l’arpenteur ».

Musées : Amsterdam, Haarlem, Paris, Art moderne.

  • Hubert Juin, Hugo Claus, Seize peintres de la jeune école de Paris. Le Musée de Poche, 1956.

  • Jean-Clarence Lambert, Corneille, Le Musée de Poche, Éditions Georges Fall, 1960.

  • André Laude, Corneille, le roi-image. Éditions SMI, Paris Diffusion Weber, 1970.

  • Marcel Paquet, Corneille. Éditions Dellile, 1988.


Extrait de « L’Ecole de Paris, 1945-1965 Dictionnaire des peintres »,
éditions Ides et Calendes, avec l’aimable autorisation de Lydia Harambourg
www.idesetcalendes.com